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À San Francisco, la société civile accentue son leadership

Par Robert Lanquar | 01 novembre 2018 | Mis à jour à 10:11


Le Monde est vert

| Septembre 2018 a été un mois de débats des plus intenses sur les questions climatiques. La situation est grave à la veille de la COP24 (2-12 décembre, Katowice, Pologne). Elle est surtout cruciale pour mettre en œuvre l’Accord de Paris de 2015 et la Déclaration de Marrakech de 2016.

 

Mais elle est aussi pressante quand l’on sait que le premier porte-conteneur géant a pu emprunter la route arctique le 18 septembre en raison de la fonte des glaces et que les évènements météorologiques extrêmes s’emballent dans toutes les régions du monde. Deux événements pourraient toutefois susciter quelque optimisme: le Sommet mondial sur l’action pour le climat de San Francisco (Global Climate Action Summit-GCAS) qui s’est déroulé du 12 au 14 septembre et la deuxième réunion du One Planet Summit en pleine 73ème session régulière de l’Assemblée générale des Nations Unies, le 26 septembre, durant la Semaine pour le Climat de New York. L’événement de San Francisco semble le plus prometteur. Il a impliqué et renforcé le leadership de la société civile et des collectivités territoriales, celles qui pèsent et pèseront de plus en plus efficacement sur les gouvernements, alors que les chefs d’Etat et de Gouvernement et les organisations intergouvernementales discouraient lors du One Plant Summit.

Les acteurs locaux et ceux de la société civile dont des entreprises et des investisseurs ont décidé de prendre le relais face aux États défaillants sur la transition énergétique, la mobilité durable, l’économie inclusive, les terres et les océans, les investissements transformateurs et des sujets très concrets comme les transports propres. Le maire de Quito (Équateur), Mauricio Rodas, le résume ainsi : « c’est dans les villes que la plus grande bataille doit être menée pour une démarche carbone zéro »; et le directeur du développement durable de l’entreprise nord-américaine Ericsson, fondée voici un siècle à Akron (Ohio), d’ajouter qu’il était « temps d’agir et d’arrêter de signer des déclarations »! Ce sont aujourd’hui 9.100 villes, représentant 800 millions citoyens qui se sont engagés dans des plans d’action pour le climat à leur échelle.

Les cinq défis du GCAS 2018

Le Sommet de San Francisco s’est voulu très médiatique; certains ont voulu le voir comme « le moment le plus important pour l’action climatique depuis l’Accord de Paris de 2015 ». Cinq défis ont été discutés: celui de systèmes énergétiques propres, la croissance économique inclusive, la gérance des terres et des océans, les communautés durables (villes et régions) et les investissements transformateurs et innovateurs. On peut leur donner raison: diverses études pour la préparation du sixième cycle d’évaluation du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) qui se finalisera en avril 2022 par un rapport de synthèse, suggèrent que les émissions des gaz à effet de serre dans le monde pourraient être réduites grâce aux engagements et aux actions de coopération des villes, des régions et de la société civile, y compris les entreprises, c’est-à-dire des parties prenantes non-Parties (les États étant les Parties), comme le Carbon Climate Registry, les Climate Initiative Bonds, la Convention mondiale des Maires, R20, les Investisseurs sur le Changement climatique, etc.(1)

Jerry Brown, gouverneur de Californie depuis 2011, co-Président du Sommet de San Francisco et successeur d’Arnold Schwarzenegger, a été le protagoniste d’initiatives remarquées pour arriver à la neutralité carbone d’ici 2045. Son vibrant appel à la coopération a été suivi par de plus en plus nombreux leaders du monde économique et social : « cette semaine, les villes, les États, les entreprises et les organisations non-gouvernementales ont intensifié leur coopération et ont pris des mesures énergiques… Maintenant, il est temps de reprendre cet élan chez soi. Le changement climatique n’attend pas. Repartons chez nous travailler pour cela! ». Les patrons, entre autres de Akamai Technologies, Arm, Autodesk, Bloomberg, BT, Cisco Systems, Ericsson, HP, Hewlett Packard Enterprise, Lyft, Nokia, Salesforce, Supermicro, Symantec, Tech Mahindra, Uber, Vigilent, VMware, WeWork, Workday, Companies Autodesk, Safaricom and Unilever, ont fait la promesse solennelle que toutes leurs stratégies de développement tourneraient autour de la transition énergétique et de la réduction à zéro de leurs émissions carbone. Près de 400 entreprises telles que Tata Motors et Sony ont suivi et adhéré à RE100, une initiative globale et collaborative démarrée par 100 influents entrepreneurs. Plus de 30 acteurs de l’immobilier à forte intensité énergétique se sont en outre fixés des objectifs énergétiques pour construire des bâtiments à émission zéro carbone.

Résultats attendus

Les organisateurs du Sommet purent inventorier les résultats attendus des actions proposées annoncées à San Francisco et qui vont dans le sens de l’Accord de Paris: pour l’horizon 2030, au moins 26.000 milliards US$  de bénéfices par le monde, 65 millions de nouveaux emplois, 700.000 vies sauvées d’une mort prématurée en raison de la pollution de l’air, au moins 2.800 milliards US$ de rentrées fiscales nouvelles pour les États et les collectivités territoriales. La transition induirait des formes d’agriculture plus durables, conjuguées à une meilleure protection des forêts; elle améliorerait la sécurité alimentaire, notamment en réduisant la perte de nourriture et les déchets alimentaires, soit plus d’un tiers des solutions pour lutter contre le changement climatique. En rétablissant nos ressources naturelles, en particulier nos forêts, nos terres dégradées et nos zones côtières, ces actions devraient renforcer nos défenses et stimuler l’adaptation aux impacts du climat, en réduisant les évènements météorologiques les plus extrêmes et l’élévation du niveau de la mer.

Mieux encore et plus concrètement, une alliance a été confirmée San Francisco entre 60 états/régions, municipalités et multinationales pour atteindre l’objectif de 100% de zéro émission carbone d’ici une à deux décennies dans le cadre du ZEV (zéro émission véhicules) Challenge pour en finir avec les transports terrestres utilisant des combustibles fossiles. Pour la première fois, plusieurs dizaines de villes et collectivités locales, et certaines entreprises, ont décidé de ne posséder que des véhicules électriques propres, par exemple l’Etat de Californie, la Ville de New York, Paris, Londres, Milan, Copenhague. Mexico. Douze autres régions dont la Catalogne espagnole, la Lombardie italienne, l’Ecosse et l’Etat de Washington n’auront que des flottes de véhicules électriques vers 2030. Vingt-trois multinationales ont certifié qu’elles feront de même et que leurs livraisons à domicile, comme pour IKEA, n’auront aucune empreinte carbone. Cette liste s’allonge, chaque semaine, chaque mois, dans des secteurs qui prônent une croissance économique inclusive dont un cinquième des entreprises de la liste Fortune Global 500. Très nombreuses sont aussi celles qui estiment que les nouvelles technologies doivent prendre en considération nos besoins sociétaux et que l’on choisisse une transition juste vers des emplois décents avec d’équitables protections et garanties.

Ces initiatives sont aujourd’hui innombrables et considérables: lutte contre la déforestation causée par la production d’huile de palme et autres cultures intensives, reforestation au Brésil en Amazonie, lutte contre le blanchiment qui réduit à néant les récifs coralliens dans toutes les mers chaudes, lutte contre les vortex de plastique, nouveaux continents qui se multiplient dans nos océans, recherches pour la repopulation de poissons dans nos mers et rivières…

Investissements de la transformation

L’Agenda des Investisseurs pour la Transformation de nos économies a été officiellement lancé à San Francisco. Il rassemble au 1er octobre 2018 plus de 400 investisseurs qui gèreraient 32.000 milliards EU$ d’actifs, dont CalPERS, le plus important fonds de pension des États-Unis, la Caisse de placements et de dépôts du Québec (CPDQ), le Fonds de pension danois pKa, Sumitomo Mitsui Trust Asset Management… Leur but: financer une économie globale bas-carbone et durable. De la sorte, 296 investisseurs ont adhéré à l’Action Climatique 100 +, pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris. On a aussi remarqué les représentants du Global Green Bond Partnership (GGBP) soutenu par la Banque mondiale et la Société Financière Internationale. Les principaux groupes de financement et de durabilité du climat peuvent ainsi lancer des obligations écologiques régionales et d’entreprises. Quant à la recherche, ces investisseurs aideront la création de Planet Labs, pépinières de startups et sources d’innovations pour accélérer la transformation économique et sociale.

Donnons à la Présidence du Sommet, le mot de la fin: « le moment est venu pour tous les dirigeants d’intensifier et de prendre des mesures audacieuses. Le changement climatique est une menace pour toute l’humanité, et il ne peut être résolu que par un effort global de coopération. Ce n’est qu’ensemble que nous transformerons nos communautés et nos systèmes énergétiques, créerons des opportunités  d’emploi et la prospérité économique, protégerons nos océans et notre environnement naturel, et assurerons la transition vers un monde à zéro carbone. »

Des milliers d’élus locaux, régionaux et même d’Etats, de responsables de la société civile et de chefs d’entreprise ont défié le Président Trump à San Francisco. Ils ont conquis le leadership de la lutte contre le changement climatique. Cela vaut de nombreux tweets.

(1)Cf. Portail Global Climate Action de UN Climate Change, http://climateaction.unfccc.int/.

Nettoyer les océans

La veille du Sommet mondial d’action sur le climat, un talentueux ingénieur néerlandais de 24 ans, Boyan Slate, a fait parler de son Ocean Cleanup Machine Système 1, un boyau de plus de 600 mètres de long qui devrait débarrasser nos mers de leurs continents de déchets. Système 1 fut lancé depuis le Golden Gate Bridge de San Francisco. Une nuée de drones, d’embarcations et d’hélicoptères entouraient Système 1, chargé de nettoyer la côte californienne et de permettre aux tortues, mammifères marins et poissons de ne plus s’étouffer des sacs et bouteilles de plastique qui l’encombrent. Construit à Alameda, dans la Baie de San Francisco, avec des financements de la Silicon Valley, il sera le premier, si cette expérience réussit, d’une soixantaine d’engins qui devraient en finir avec les 6ème et autres continents, vortex de déchets rejetés par l’homme, qui se trouvent dans les Océans Pacifique, Atlantique et Indien ainsi que des tourbillons de plastique de plus en plus nombreux en Méditerranée. Mais Système 1 n’est pas le seul. La France a financé en juin « Plastic Odyssey », un catamaran qui carbure aux plastiques récoltés en mer. L’Espagne n’est pas de reste et les ONG environnementales ont reçu l’appui de la Reine Mère Sophie qui, elle-même, est allée ramasser les plastiques qui jonchent les sites les plus prestigieux des côtes espagnoles.

 

Robert Lanquar est Docteur en « Économie et Droit du Tourisme » de l’Université Aix-Marseille III. Il a obtenu un Ph.D. en « Recreation Resources Organisational Development » à la Texas A&M University (États-Unis).  Ancien fonctionnaire international de l’OMT, Robert Lanquar est conseiller et expert de plusieurs organismes internationaux comme l’OMT, PNUE, Banque Mondiale, Commission Européenne, etc. Spécialiste de la Méditerranée, il anime plusieurs réseaux en faveur de la coopération méditerranéenne dont le MED-DEV commerce, tourisme, environnement. Auteur d’une quinzaine de livres et de plus de 300 rapports et articles sur le tourisme et l’environnement en français, anglais et espagnol, ses travaux ont été traduits en anglais, chinois, espagnol, turc, arabe et vietnamien. Durant sa carrière, il a exercé comme professeur d’université au Canada, en France, Belgique, Suisse et en Espagne. Il enseigne actuellement à l’Université Paris I La Sorbonne Panthéon IREST et conseille l’Institut International de Management du Tourisme de La Rochelle Business School. Il est aussi Président de Cordoba Horizontes, société dont l’objectif est de mettre à la disposition des entreprises et institutions son savoir-faire dans les secteurs de l’agro-alimentaire, du commerce et du tourisme sur la zone méditerranéenne et en premier lieu, au Maghreb. Cordoba Horizontes est née de l’idée que le XXIème siècle sera celui du développement durable et que le monde des affaires doit s’adapter aux nouvelles conditions engendrées par le changement climatique.