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Patricia Zoundi: « Penser autrement l’agriculture en Côte d’Ivoire »

Par Association Follow'her | 04 septembre 2018 | Mis à jour à 09:09


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| Depuis juillet 2018, l’équipe de l’association Follow’Her accompagne l’entrepreneure sociale ivoirienne Patricia Zoundi dans le développement de son nouveau projet dans l’agriculture durable: Canaan Land. Dans ce cadre, les trois membres de l’association Follow’Her ont interviewé Patricia qui nous livre aujourd’hui les grands challenges de l’agriculture ivoirienne et exprime la nécessité de changer de modèle pour aller vers une agriculture plus durable et plus inclusive.

Quels sont les grands challenges de l’agriculture vivrière ivoirienne ?

Il y a des challenges sur toute la chaîne de valeur : production, transformation, logistique, financement mais selon moi le plus grand challenge à relever est la commercialisation.

Les petites agricultrices, qui représentent la grande majorité de la main d’œuvre du secteur, ont du mal à trouver des acheteurs. Les agricultrices des villages tentent de vendre leurs produits sur le bord de la route ou à des intermédiaires sur les marchés. Cependant les intermédiaires profitent souvent de leur situation pour faire baisser les prix et rachètent leur production à des prix dérisoires. Les femmes n’ont pas d’alternatives pour vendre leur production et sont limitées dans leurs déplacements. Elles doivent également faire face à de grandes incertitudes concernant la planification de leur production. Incertitudes qui sont accrues du fait des aléas provoqués par le changement climatique.

La mécanisation de l’agriculture est aussi un grand défi à relever: la productivité est faible car les seuls outils utilisés sont la houe et la daba. Pour désherber plus rapidement leurs champs, les petits paysans font donc usage d’engrais chimiques nocifs. Etant souvent analphabètes et manquant cruellement d’informations, ils n’en connaissent pas les conséquences sur la santé et sur la fertilité des sols.

Les techniques agricoles n’ont quasiment pas évolué. Les petits paysans cultivent encore la terre comme leurs parents. Il faut les former, leur donner des techniques modernes et respectueuses de l’environnement. C’est bien beau de faire de grandes conférences sur le sujet de l’agriculture durable dans des lieux huppés mais comment ce message arrive à l’agriculteur? Il faut montrer au paysan l’intérêt de préserver l’environnement et expliquer que ce n’est pas incompatible avec l’agriculture. Il faut leur donner une alternative et lorsqu’on commence à leur expliquer, ils s’y mettent.

Les femmes sont donc au cœur du secteur agricole en Côte d’Ivoire, peux-tu nous parler davantage de leur situation ?

La situation des femmes dans ce secteur n’est pas très reluisante. D’abord elles n’ont pas accès à la propriété foncière.

Elles sont uniquement utilisées comme de la main d’œuvre dans les plantations de cacao ou dans les champs de leur mari. Elles restent sur des agricultures de subsistance, n’ont que très peu de revenus et juste de quoi s’occuper de leurs enfants. C’est là mon combat : je pense qu’avec toute cette capacité de travail qu’elles ont, et avec la formation adéquate elles sont capables de devenir des atouts pour l’économie de nos villages. Pour moi, une femme qui est autonome est source de répercussions positives sur l’ensemble de la famille et notamment sur les enfants. Pour favoriser le développement rural, c’est par les femmes qu’il faut commencer.

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Agricultrice du village d’Angbavia

Dans ton projet Canaan Land, ta vision de l’agriculture durable c’est donc une agriculture inclusive ?

Oui, je veux nourrir l’Afrique de l’Ouest en développant un modèle d’agriculture qui bénéficie aux petits agriculteurs, notamment aux femmes et qui protège l’environnement. Le concept de Canaan Land c’est une agriculture 0 déforestation, 0 pesticide, 100% inclusive.

Sur le volet environnemental, l’une des terribles conséquences de l’agriculture en Afrique est la déforestation. Nous avons abattu plus de 14 millions d’hectares de forêt en Côte d’Ivoire et il nous reste moins de 2 millions d’hectares de forêt. Les cultures de rente sont en grande partie responsables. Dans mon projet Canaan Land nous mettrons justement en place des techniques d’agroforesterie pour apprendre aux agricultrices à intégrer l’arbre dans leurs cultures.

Peux-tu nous parler davantage de ton projet Canaan Land et nous expliquer en quoi il relève les défis de l’agriculture en Côte d’Ivoire ?

Pour mon premier projet pilote, j’ai acquis 85ha de terres cultivables près de la ville de Toumodi. Nous aménageons ces terres avec des infrastructures modernes: bâtiments de stockage, irrigation en goutte à goutte. Mon objectif est de mettre ces terres à disposition des 50 agricultrices du village voisin tout en les formant à des techniques d’agriculture durable et à l’esprit d’entrepreneuriat. Canaan Land s’engage à racheter l’ensemble de leur production et s’occupe de la livrer aux clients. Ainsi nous assurons un revenu stable et plus élevés aux agricultrices. L’un des objectifs de Canaan Land est réellement d’induire un changement de mentalité chez les agricultrices pour qu’elles voient leur champ et leur activité comme une réelle entreprise.

Mon ambition à terme est de répliquer ce modèle en Côte d’Ivoire et plus largement en Afrique de l’Ouest.

Découvrez le projet Canaan Land en vidéo

Quelques chiffres:
– L’agriculture représente plus de 20% du PIB de la Côte d’Ivoire et emploie la moitié des actifs ivoiriens. La Côte d’Ivoire est le 1er producteur mondial de cacao, et se positionne parmi les 1ers rangs africains pour de nombreuses productions (café, cacao, huile de palme, caoutchouc…). Si les grandes filières de l’agriculture de rente sont aujourd’hui structurées et encadrées par l’Etat Ivoirien, le secteur du vivrier reste lui très informel.1
– 30% de la production vivrière est gâchée chaque année par manque d’infrastructure2
– Seules 8% des femmes détiennent un titre foncier en Côte d’Ivoire contre 22% des hommes3
– 75 % de la déforestation en Afrique est due aux activités agricoles sur la période 2000 – 20104
Sources :
1/http://agriculture.gouv.fr/cote-divoire
2/Rapport datant de 2014 de l’Union Européenne et du Ministère de l’agriculture ivoirien
3/http://www.commodafrica.com/31-07-2017-dans-lagriculture-en-cote-divoire-pourquoi-les-femmes-sont-elles-moins-productives-que
4/Rapport “Situation des forêts du monde 2016” par la FAO
Retrouvez la présentation de l’association Follow’Her ici : http://r20paris.org/fr/2018/03/08/avec-followher-des-etudiantes-sengagent-pour-linclusion-economique-des-femmes-en-afrique/
Photoouverture©Follow’Her | Patricia Zoundi